L'éveil...

... après une très très longue période de mutisme.

Mea culpa pour cette absence. Faute au temps. Au dessus de nos têtes et sur mon agenda.

Jetez donc déjà un œil à mon profil Google+ pour quelques clichés volés au gré des ces petites balades que j'ai pu m'accorder.

A bientôt.
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Les promenades du rêveur solitaire - Vers le Monte Astu, au départ de Lama, en septembre 2013


Il fait partie des trois. Ces trois sommets que j'ai convoités depuis mes début en tant que promeneur. Avec ses compères San Petrone et Monte Stellu, il a attisé ma convoitise depuis une année. Les deux autres ont été finalement miens, au gré de ces histoires déjà contées, à force de détermination et d'obstination à les gravir. Je ne saurais dire exactement ce qui m'a attiré vers eux. Ce ne sont pas les plus hauts, leur prestige est autre. Difficile à cerner. Peut-être est-ce cette proximité avec les foyers de populations, les monts les plus hauts au centre de l'île étant plus ou moins au milieu de déserts en terme d'âmes alentours. Le Monte Stellu est mon petit favoris, le cadet des trois, toujours face à moi le matin quand je me lève, dans son habit changeant de lumière au gré de l'heure du jour. Le San Petrone est l’aîné, celui qui m'aura résisté le plus longtemps, pour finalement révéler toute sa magnificence et cette vision sur ces deux petits frères. Le Monte Astu est le plus discret, celui sur qui j'ai le moins d'informations. Il est l'enfant du milieu : il ne démérite pas, et pourtant il n'a pas de titre spécifique, et pourtant il est partie intégrante de cette fratrie qui me fascine.

Comme pour les deux autres, c'est à la dernière minute que je me décide à partir lui rendre visite. La planification ne semble pas leur plaire, un précédent rendez-vous convenu en compagnie d'un ami pour partir arpenter ses pistes s'est soldé par une retraite anticipée, faute à la météo qui a changé en cours de route. Au même titre que le San Petrone m'avait explicitement demandé de le laisser en paix lors de ma première tentative. Le ciel semble bien dégagé, une légère brise souffle, et surtout j'ai ce pressentiment que c'est maintenant où jamais. Comme si mon instinct s'éveillait pour me dire et surtout me forcer à y aller. Je pars pour Lama, j'espère ne pas le regretter, à défaut d'être vraiment très longue, la route est tout de même certaine. Au pire j'aurais fait ma promenade de la matinée, aussi motorisée soit-elle. C'est beau sur ce trajet : le centre se fait désirer en apparaissant peu à peu jusqu'à Ponte Leccia, puis c'est au tour de la Balagne, avec cette route aux faux airs d'interminable autoroute américaine dans sa portions la plus droite, qui semble s'étendre à l'infini vers la mer au loin.

Lama est un charmant village perché à flanc de montagne. Les bâtisses anciennes sont nombreuses, les nouvelles poussent également. La vie n'a pas quitté ces lieux, ce qui fait plaisir, contrairement à nombre de hameaux que j'ai pu traverser où l'on ne sait au juste s'il demeure encore une quelconque âme vivante si l'on en juge à la vétusté des maisons, Il me faut rallier les limites supérieures pour trouver le départ du sentier. Rien que cette petite ascension est intéressante, à déambuler dans ces rues anciennes qui se frayent un chemin entre les habitations, toutes de pierre lissée par le temps. Et cette vue sublime déjà, les montagnes de l'intérieur en guise de gardiens inébranlables au sud, la mer en face, et à l'arrière les flancs des sommets locaux, tels les bras puissants mais rassurants qui bercent délicatement l'enfant. A peine le temps de noter tous ces détails remarquables que le sentier est là. Entrons donc dans le vif du sujet...

Le ton est vite donné : le chemin s'élève tout doucement en zig-zaguant sur le flanc de la montagne. Le roc est très présent, le maquis relativement bas malgré la faible altitude. Du moins n'a-t-on pas cette impression d'être enserré que l'on ressent parfois entre les inextricables buissons de bruyère et de ronces. Bien que le soleil soit pour l'heure caché de l'autre côté, la faute à l'heure précoce, on a cette sensation de lumière. Un peu comme celle que j'avais eu lors de mon ascension du Monte Stellu, même si celle-si était accentuée au contraire par le levé de l'astre du jour dans mon dos, avec son camaïeu de jaune doré. Dans le cas présent, cette ombre relative donne une luminosité suffisamment pâle pour que les tons de la nature semblent des plus naturels et même un peu trop neutres, avec cette roche ocre clair alentours.

Au plus je grimpe, au plus les paysages lointains se précisent. La vision est encore limitée sur ce flanc de montagne, mais déjà le rendu est superbe. Le ciel bleu souligne les formes aiguës des sommets lointains, tout en semblant se fondre avec la mer là-bas. J'ai un peu l'impression d'être sur une sorte d'île flottant dans le firmament. Cette sensation aérienne et légère, accentuée par ce chemin ascendant mais tout en douceur, qui vous donnerait presque l'idée d'être cette plume ballotté par les courants d'airs qui finit parfois par s'élever là où son poids devrait plutôt l'appeler vers le sol. Le calme serein de la prime matinée joue aussi beaucoup dans cette image mentale. Tout ici appelle à la paix contemplative, et le regard qui se doit de toujours s'élever pour observer le chemin corrobore encore un peu plus à cette élévation de l'esprit et du corps.

Les flancs à pic de la montagne me bordent. Déjà Lama est bien plus bas. Pas vraiment loin malgré la durée du trajet, mais telle est la situation dans une ascension, la distance verticale est plus difficile à parcourir que l'horizontale. La crête n'est pourtant plus loin. Et de là je devrait rejoindre le refuge de Prunincu. C'est là que nous avions dû nous arrêter, mon camarade d'alors et moi-même, la faute à ces nuages qui obstruaient inéluctablement le sommet. Nul intérêt à prendre des risques à déambuler à l'aveugle si en prime la gratification de la vision panoramique n'est pas au rendez-vous à la fin. En somme, je n'ai aucun mérite sur cette première moitié du chemin vers le Monte Astu, bis repetita, c'est tout. Mais malgré le fait que la visite ne soit pas la première, le soleil qui brille de mille feu aujourd'hui donne au maquis au bord du sentier un aspect tout autre. C'est l'automne aujourd'hui, et pourtant les couleurs sont vives. La végétation est bien verte, seules quelques tâches orange transparaissent çà et là. J'ai l'espace d'un bref instant la réminiscence de ces tons chauds vus en grimpant au Monte Stellu, où du moins cette sensation de douceur des tons qui vous réchauffent rien que par leur nature même.

Je divague un peu, comme à l'accoutumée au milieu de mes pérégrinations, et le refuge est déjà là. Ce qui me frappe le plus est qu'il est complètement cerné de peucédan. La mise en garde en bas au village concernant cette plante est donc bien fondée. Quand on connaît les réactions dramatiques qu'elle peut provoquer avec son suc, on traverse ses étendues bien délicatement. Peut-être est-ce simplement de la déformation professionnelle, à toujours chercher à préserver la santé, peut-être un côté hypocondriaque latent à imaginer le pire scénario à la simple évocation des possibles symptômes. Il n'empêche que les plants sont là, et je suis content d'avoir troqué mon short estival pour un pantalon long, malgré la douceur du climat. Jaune orange, vert marron, l'automne est évoqué au travers des teintes arborées, et pourtant ce ciel azur donne l'impression que quelque chose cloche dans ce tableau. C'est de loin la meilleure saison pour envisager ce type d'escapade, délivré du poids du soleil de plomb de l'été, mais sans encore les caprices pluvieux de l'automne installé. J'ai vraiment de la chance aujourd'hui, malgré ce champ de tous les dangers.

Le refuge est un petit havre de tranquillité à mi-chemin de la cime. Il semble assez récent, ou bien restauré en tout cas. Laissé ouvert, son intérieur permet d'accueillir les randonneurs dans d'excellentes conditions : nombreuses couches avec leur matelas de mousse, table et chaises, et même au fond une sorte de gazinière, forcément non fonctionnelle faute de combustible. J'avais visité son intérieur la première fois que j'étais venu, pour l'heure je n'ai aucun intérêt à m'y arrêter. Çà fait encore peu de temps que je suis parti de Lama, je suis toujours bien vaillant, et surtout avide de la suite du périple. Je ne sais au juste ce qui m'attends. Certes, j'ai mon petit guide qui m'informe des grandes étapes, mais ces prédictions sont vagues, et l'expérience des choses demeure toujours la meilleure façon de les connaître, au-delà de la plus détaillée des description. Je vois un groupe qui s'est arrêté à quelques mètres derrière l'abri. Ils sont loin, je veux continuer l'ascension, je les laisse tranquille, même si je suis curieux de savoir s'ils redescendent déjà ou bien au contraire s'ils grimperont aussi...

La route reprend après ce court interlude. Le sentier se remet à grimper entre les bruyères. C'est l'instinct qui commence à me guider, le marquage et la définition de la route laissant quelque peu à désirer. Mais j'ai connu pire, et de toutes manières le doute n'est pas vraiment autorisé vu que çà et là surgissent parfois quelques marques jaunâtres attestant l'exactitude de la voie empruntée. Je suis entrée en phase d'ascension, il me faut rejoindre la Bocca Tiobuli. J'ai heureusement déjà parcouru la moitié du dénivelé, même si mon esprit souvent un peu chagrin me fait remarquer parfois que de fait, il m'en reste encore autant à monter. Mais détails que tout cela, le panorama qui se dévoile toujours un peu plus me fait oublier ces considérations pratiques. Je suis en route vers l'infiniment bleu, le regard toujours vers le haut. Les crêtes ne semblent pas si loin, même si l’œil est facilement berné pour cette constatation. En tout cas, cette impression semble me donner des ailes, à avancer toujours vaillamment, comme si la fatigue du corps ne devait pas m'atteindre.

Certes, j'ai endurci mon physique à mesure de mes marches. Une condition d'athlète n'est absolument pas nécessaire pour marcher, du moment que l'on sait gérer son effort et prendre le repos nécessaire quand il convient. Pourtant je ne pense pas avoir atteint le stade du surhomme capable de prouesses extraordinaires. C'est plutôt une obstination incroyable qui me pousse dans ces cas. Quand j'ai décidé une chose, je me force à l'accomplir quoi qu'il m'en coûte. Pour le Monte Stellu, je me suis réveillé ce matin-là, j'ai décrété que le temps me permettait l'ascension, je suis parti sans me retourner. Même un peu trop me dira-t-on en connaissant la fin de l'aventure. Pour le San Petrone, même cas de figure : météo idéale malgré une chaleur écrasante, préparatifs rapides et ascension décidée. Le Monte Astu ne dérogera pas à cette logique, d'autant que je le considère comme faisant partie de cette triade incontournable avec les deux précédents. Le ciel me fait signe qu'il daigne me recevoir aujourd'hui, il est de mon devoir de répondre favorablement à cet appel explicite.

Au-delà de ces considération sur mes motivations à poursuivre cette petite épopée, je dois désormais composer avec un jeu de piste improvisé pour trouver mon chemin. En effet, la végétation, quoique rase à cette altitude et en cette région, a poussé grâce aux temps légèrement humide mais toujours chaud de ces derniers temps. Les marques colorées et autres cairns sont de fait masqués partiellement par celle-ci. D'autant que la relative raideur de la pente sur laquelle je suis accentue ce jeu de cache-cache avec ma vision en contre-plongée des choses. Je pinaille pourtant à ce sujet : je sais que je dois la gravir tout droit. C'est mon relatif perfectionnisme teinté d'un semblant de bon sens couard qui veut que je me cantonne à suivre au mieux la voie balisée. Courageux mais pas téméraire. Et surtout un peu feignant. Rien que de penser qu'il soit possible d'avoir à rebrousser chemin car je serais tombé sur une voie sans issue me fatigue. C'est là la vérité nue des choses : crapahuter oui, mais dans les limites du raisonnable. Mais trêve de blablas futiles : grimpe et arrête de cogiter. Profite plutôt de ce ciel magnifique qui te dégage la vue à l'infini et te promet des merveille à ton arrivée au sommet...

L'horizon, toujours si haut alors que je continue de monter ce chemin pentu, semble se rapprocher de plus en plus de sa position naturelle. Le ciel gagne peu à peu du terrain sur le sol. La crête ne saurait tarder désormais. Rétrospectivement, l'effort à consentir ne fut pas insoutenable, et la quête des marques non plus d'ailleurs. Peut-être ai-je improvisé certains tronçons de sentier, mais je n'étais apparemment pas le premier : ces chemins tracés à force des pas répétés des randonneurs était nombreux, bien que tous convergents vers le point que j'ai rallié. Je souffle tout de même quelques secondes, plus pour faire le point sur ce qu'il me reste à parcourir jusqu'au but final que pour une quelconque fatigue intenable. Ce point est vite fait : le sommet se dresse face à moi. Il se détache nettement de ce qui semble constituer un plateau. A ce moment, j'en suis au point de me demander ce que ce rocher monumental fait là tout seul. C'est une montagne sur la montagne qui m'est promise pour achever ma route. Suffisamment singulier pour moi pour que j'en fasse part. Le sprint final va bientôt commencer. Le plus dur est derrière moi. La croix sommitale se dévoile malgré ma vue capricieuse. Elle est presque à portée de main. Je suis galvanisé de nouveau, et comme à l'accoutumée à chaque fois que je vois le but convoité. Pourtant, çà ne me blase pas. A chaque sentier une nouvelle découverte. A chaque expédition son lot d'images, d'impressions. A chaque fois cette exaltation, ce sentiment d'être l'unique, celui qui a été accepté par ces lieux pour goûter un peu à ces paradis perdus cachés çà et là. Si proches et si loin pourtant. Prophète improvisé de ces merveilles consignées en si peu de lignes qui n'arrivent pas à cerner le tout. L'expérience est la meilleure des leçons. La description sera toujours restrictive, oubliant ou empêchant de définir ce qui n'est pas explicable par les mots : tout ce ressenti qui s'enchaîne au gré des pas, la gratification après l'effort, la déception parfois lors des petites erreurs d'estimation, tout ceci mêlé subtilement pour donner au final une expérience unique.

Arpentons maintenant ce champ aérien, bordé de ciel, pour arriver enfin au pinacle du jour. Le bleu me cerne. Étant relativement étendu, le plateau me cache les terres en bas dans le sens du sommet, d'où ce sentiment de marcher sur une plate-forme suspendu au firmament. Seule les terres de l'intérieur me rappelle à un paysage plus logique. J'ai l'impression de parcourir un désert américain avec cette herbe rase au sol et ces couleurs automnales qui font virer les plantes au vert jauni voire bruni. Le dépaysement est total. Et la sensation de solitude absolue est confortée par cette traversée du désert. Commence alors à poindre dans un coin de mon esprit l'idée comme quoi j'ai sombré dans la quête égoïste du plaisir en partant ainsi esseulé à l'abord du sommet. Aurais-je dû attendre que mes amis se décident à m'accompagner dans cette aventure aux paysages sublimes ? Éternelle question. Ce que je vois est tellement beau que le remord d'avoir tant de choses pour moi seul m'envahit. Je tâche de me consoler en m'octroyant le rôle d'éclaireur, celui qui ouvre le chemin pour de futures exploration en groupe. En tout je l'espère de tout cœur, de tels lieux méritent l'effort tout relatif à consentir.

De nouveau l'espace de cet instant fugace de réflexion, le chemin a littéralement fondu. Je suis au pied du sommet. Il est plus imposant qu'il n'y paraissait plus loin. Mais ne me reste qu'à trouver par où l'aborder. Le flanc qui me fait face descend en falaise abrupte, donc pas moyen de l'attaquer par là. Le marquage indique qu'il me faut partir sur la gauche, là-bas aurais-je certainement un petit sentier qui ralliera la cime. Les rochers remplacent ce désert plat. L'ascension finale avait été prévue dans mon guide. Il faut désormais jouer et des genoux et des coudes pour progresser. La route décrit une spirale ascendante autour de ce monticule rocailleux. Je me vois telle la feuille ballottée au gré des caprices de la brise, à virevolter en grimpant selon l'humeur de celle-ci. Au moins ai-je déjà le privilège d'avoir le panorama qui se dévoile par morceau à moi. Cet avant-goût de la pointe est un apéritif délectable. L'envie de conclure ce sentier n'en est que renforcée. Encore quelques mètres, encore quelques rocs où se hisser. Le plus dur est derrière moi, courage. Marque jaune. Soit rassuré tu es sur la bonne voie si le doute t'assaillait encore. Et voilà la croix.

Celle-ci gît seule au milieu de quelques rochers. L'espace au sol est bien restreint. L'impression qui s'en dégage est vraiment celle d'un pic quelque peu émoussé qui perce ce plateau juste en contrebas. Les alentours sont dégagés, la vue est superbe en ce jour où le vent léger assure la pureté de l'atmosphère. Le ciel me bénit. Je me revois lors de mon ascension du Monte Stellu, quand arrivé en haut j'ai eu ce panorama qui s'est offert à moi. Même limpidité. Même silence. Ces instants devenus solennels par leur essence même. On n'a pas envie de troubler cette quiétude par de quelconques exclamations superflues. Ce troisième accès au ciel garde son côté sacré par cette croix, quand bien même sa portée religieuse est certainement moindre que la statuette de Saint Pierre au San Petrone. Pourtant, le Monte Astu est bel et bien de ces lieux où le champ des possibles semble ouvert à l'infini. Le monde est à porté de main. L'esprit vole subtilement dans ce bleu tout autour, il se pose là où le regard va.

Je ne saurai exactement dire si c'est du recueillement que sont ces instants où le temps semble se figer. Ces instants où la marche s'interrompt, où il n'y a plus qu'a profiter de la récompense accordée. Encore une fois seul. Regrets fugaces de ne pas pouvoir partager ces visions sublimes. Tempérés par cette plénitude égoïste de qui est absolument libre dans le regard qu'il peut porter sur les environs. Pas remarque futile, pas de discussion stérile tout juste bonne à gâcher ce plaisir en fait. Ces lieux sont là pour être épilogués, quitte à ce que ce soit pendant des heures, mais doivent se savourer à l'instant présent en bon épicurien. Par respect pour l'endroit, par respect pour soi-même et pour ce cadeau de remerciement après l'effort. C'est une nouvelle fois tellement beau, à quoi bon commenter une expérience qui se doit d'être vécue ? Le serpent se mord la queue, l'expérience vécue vaut bien mieux que toutes les belles palabres et autres théories, aussi détaillées soient-elles.


Le troisième mont est mien. Ce rêve qui a nourrit pendant toute une année mon envie de toujours marcher plus, de toujours découvrir aux mieux ma terre, vient à l'instant de s'accomplir. Content et triste à la fois. Ultime récompense de qui s'est donné les moyens de ses ambitions, aussi simples soient-elles. Cet accomplissement ne signera pas la fin de ces explorations et de cette envie de partage. Tant de choses restent encore à découvrir. Toujours si proches mais si lointaines. A moi de tracer mes futures routes, à mesure que je redescends tout doucement vers Lama...
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Rechute...



... ou l'adaptation geek de "chassez le naturel, il revient au galop".

Çà faisait bien longtemps que je n'avais plus publié un quelconque billet en rapport avec mes penchants de technophile-bidouilleur. Perte relative d'intérêt vue que je vis très bien avec mon Ubuntu 13.04, et que la prochaine version qui sera pourtant imminente ne me titille pas outre mesure bien qu'elle soit le début d'une refonte majeure de la distribution. Mais là n'est pas le sujet qui nous intéresse dans ce message.

Cette fois, c'est mon smartphone qui revient au centre de mes attentions. Coupons court à tout pseudo suspens, c'est un One S de HTC, un milieu de gamme de l'an dernier, autant dire une antiquité à l'échelle des évolutions technologiques qui vous font croire que vous DEVEZ changer de téléphone tous les ans pour profiter de la dernière invention révolutionnaire que l'on veut essayer de vous imposer. Dès le départ, la bête m'a plus : relativement petit et fin, avec des matériaux nobles (comprendre coque tout aluminium), en bref une bonne bouille, et surtout une bonne qualité sonore en appel, une autonomie incroyable pour un smartphone actuel, et surtout un système plutôt bien fait qui cadre à mes besoins.

C'est grâce à lui d'ailleurs que j'ai refréné mes pulsion de bidouilleur invétéré. Par la passé, j'ai eu pour habitude d'attaquer au plus profondément possible mes appareils, toujours en quête de la nouvelle fonctionnalité que telle ou telle modification du cœur du système pouvait apporter. Parfois en bien, voire très bien, parfois en mal. Instabilités de l'engin, perte de fonctionnalités au contraire. Le lot de qui s'adonne à ce hobby. Avec le One S, je me suis calmé vu que tout m'a convenu d'emblée. L'interface Sense de HTC, pourtant souvent décriée par las futurs ayatollah prépuberts qui jonchent les fora spécialisés, n'a rien à envier au sacro-saint Android pur. Restez ici, mon but n'est pas de vous perdre par ces noms cabalistiques, je vais revenir à un propos plus compréhensible.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes en somme. Je le déverrouille simplement, des fois que çà puisse servir au cas où, vu que de toutes manière je n'irais pas plus avant dans la bidouille. J'estime avoir les capacités d'avoir un téléphone complètement ouvert à mes lubies, je sais ce que je fais quand je le trafique, je suis loin d'être un débutant. Et pourtant, un an et demi plus tard, je reste sage. Il faut dire que cet engin me sert, outre de téléphone, de GPS et d'appareil photo lors de mes balades (dites-lui merci en passant pour les images de panoramas et de végétaux). Le risque d'altérer l'une de ces précieuses fonctions est le garde fou ultime.

Mais ces jours-ci, tout a basculé. Une mise à jour officieuse et inattendue pour un appareil aussi vieux a fuité. C'est de source officielle, même si son obtention est certainement quelque peu détournée. Une avancée majeure : une refonte complète de la bête nous est présenté. Je patient encore sagement, mais l'intérêt est capté. Premiers retours d'utilisateurs : les doués sont ravis, l'engin reste complètement fonctionnel et stable, voire plus encore ; les abrutis qui sont incapable de lire des instructions se heurtent à des écueils infranchissables malgré les recommandations d'installation en lettre de sang surdimensionnées et en caractère gras... Ces gens-là devraient être interdits de petits bijoux technologiques aussi avancés. Snobisme de celui qui a reçu l'illumination certes, mais d'un point de vue bassement terre à terre, dézinguer un appareil à plusieurs centaines d'euros par manque de jugeote est franchement idiot...

En brave élève bien avancé, avec ces fichiers j'ai reconstruit un système dans son état d'origine pur (vous noterez que je n'ai pas dit : "j'ai reconstruit une ROM vanilla à partir du dump", même si ç'aurait été bien plus court à écrire). Et j'ai sauté le pas. Le stress. Celui qui vous étreint quand vous remontez sur un vélo vingt après la dernière fois où çà c'est produit. Et ce soulagement quand vous vous apercevez que vos réflexes sont toujours là, même si un peu rouillés par le temps.

Peut-on dire que j'ai "modifié" mon appareil ? Certes, je l'ai déverrouillé à la base, c'est à condition sine qua non quand on veut avoir la possibilité de s'éloigner des sentiers tout tracés. Mais c'est pour repartir sur une base non trafiquée. Est-ce vraiment la rechute annoncée en titre, ou bien juste une évolution prévisible pour un smartphone qui prend de l'âge ? Peut-être ai-je seulement forcé le destin, précipité l'inévitable.

Ou peut-être avais-je juste envie de renouer avec l'intitulé premier de mon blog ?
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La croix de Stella, en août 2013


Je déteste rester sur le goût insipide de l'inachevé. N'avoir pas atteint le sommet de la forêt de Stella fait partie de ces actes littéralement manqués qui vous sapent de l'intérieur. Et par deux fois qui plus est. L'heure de la revanche a sonné. Le mentor est de retour. Nous avons appris de nos erreurs, travaillé notre plan d'attaque. Aujourd'hui, la cime de Stella sera notre. Quoi qu'il nous en coûte. Cette introduction presque militaire peut sembler disproportionnée, pourtant c'est dans cette optique presque conquérante que nous aborderons notre marche du jour. Buter sur un objectif aussi facile de prime abord a piqué au vif nos ego. Non pas que nous ayons quoi que ce soit à prouver au monde, nous aimons marcher pour la marche en elle-même, pour ce bien-être d'après l'effort, pour ces panoramas magiques qui se dévoilent à nous, pour cette introspection qui s'installe au cours de la marche, qui vous fait réfléchir sur tout et rien à la fois, mais toujours libéré de la routine qui pourrait parasiter la pensée.

Le temps est radieux par ailleurs. Ne tient plus qu'à nous de trouver définitivement la voie. Je me serais cru bien parti lors de mon retour solitaire, mais les brumes épaisses et l'heure avancée dans la journée automnale m'avaient contraint à ce cessez-le-feu, à arrêter l'assaut. En tout cas avais-je eu alors le privilège de voir lentement le soleil se coucher au milieu de la brume alors dissipée, avec tout le camaïeu de lumière associé. Nous reste un sentier pour y aller, celui-là même que le promeneur croisé la première fois nous avait déconseillé de prendre, soit-disant obstrué par la maquis. Avait-il le secret de la crête à défendre en nous mentant ainsi ? Était-il de bonne foi, la nature automnale abreuvée par les pluies avait-elle grossi à ce point ? Il n'empêche que l'on m'a par la suite confirmé qu'un accès aux hauteurs y était bien. Nous en aurons le cœur net.

Avoir toujours le but dans son champ de vision présente au moins cet avantage que vous connaissez en permanence la direction générale à emprunter. On pourrait aussi y voir un début de frustration quand on ne sait pas au juste si l'on va l'atteindre, mais il faut savoir aller au-delà de ces considérations bien trop terre à terre pour se recentrer sur le parcours en lui-même.

Pas de surprise pour le début. Ce sentier plutôt plat, voire même descendant, large et certainement carrossable pour qui aurait les véhicules adéquats, est désormais presque connu dans ces moindres lacets. Le doute n'y est pas permis d'ailleurs tant il est nettement tracé. Et là arrive cette bifurcation, celle-là même que nous avions pris la toute première fois, celle-là où nous avions vite fait machine arrière pour écouter les conseils prodigués. Allons-y mon ami, nous n'avons rien à perdre, et au contraire, nous aurons tout à gagner à grimper autant, même si la route ne mène pas directement à la croix sommitale, nous trouverons toujours une route en longeant la crête. En tout cas, c'est ce que nous nous efforçons de vouloir croire. La route grimpe, la route serpente lascivement, mais la route nous rapproche toujours un peu plus du sommet. C'est de l'obnubilation pure et simple : nous en oublierions presque tout le reste, focalisés comme nous sommes sur cette cime qui nous nargue mais nous échappe.

Les lacets du sentiers sont de moins en moins à notre goût. Nous cherchons au-dessus si nous n'apercevons pas d'autre bout de sentier, le tout dans le but tacitement convenu de couper à travers la maquis. A peine une ébauche de ce qui semblerait peut-être constituer un reste d'ancien chemin, et nous voilà à nous frayer un passage entre les bruyères, les arbousiers et les ronces. A y réfléchir à posteriori, nous devions vraiment être remonté à l'extrême pour nous faufiler ainsi, et supporter les griffures et autres piqûres joyeusement infligée par la végétation. Nous avions alors regretté l'absence de pantalons longs, délaissés au profit des shorts vu qu'il faisait chaud. Cet éclair de lucidité fut rassurant pour attester d'une santé mentale pas encore complètement défaillante.

En fait, le chemin entraperçu n'en est pas vraiment un. La raison, en temps normal, nous aurait fait revenir sur nos pas, et reprendre une autre voie moins ardue. Mais là, grisés par je ne saurais clairement dire quel maléfice, nous continuons inexorablement à nous enfoncer dans ces buissons inextricables. Bon gré mal gré, nous arrivons toujours à avancer. Les branches nous griffent, nous retiennent tant qu'elles le peuvent, les ronces nous aiguillonnent pour tenter de nous faire battre en retraite. En vain. Nous sommes conscient dès cet instant que nous ne sommes définitivement pas sur une voie conventionnelle pour le sommet, nous savons que nous en baverons, sans vraiment vouloir nous l'avouer. Nous ne sommes pas dupes, mais que faire ? La retraite semble difficilement envisageable de toute manière. Nous ne sommes pas perdus dans le sens où l'on sait que l'on doit rejoindre ce fichu sommet qui semble presque nous narguer en étant si près et si inaccessible à la fois. Là on va vraiment devoir jouer contre la nature pour une fois : on va devoir inventer notre chemin, et voir qui de nous ou d'elle aura le dernier mot.

L'adversaire est pour l'instant de valeur, mais nous sommes deux, le travail d'équipe sera notre planche de salut. Séparément, cette entreprise aurait été même impensable, du moins pour moi, toujours un peu timoré quant il s'agit de s'éloigner d'un gentils petit chemin bien défini dans sa forme ou son marquage. L'émulation fera des merveille, hors de question de baisser les bras de façon unilatérale, tant pour ne pas décevoir que pour ne pas perdre la face. C'est bien mesquin finalement comme motivation, mais çà fonctionne jusqu'à présent. Pourtant l'environnement semble vouloir mettre un point d'honneur à nous en faire baver. Les ronces rampantes deviennent des murailles d'épine impénétrables, les buissons s'arment eux-aussi de piques acérés, les bruyères resserrent les rangs comme pour nous bloquer net dans nos tentatives d'assaut. Et la pente des flanc de la montagne devient de plus en plus abrupte et nous accule de plus en plus souvent au vide. Tous ces éléments mis bout à bout égratignent parfois notre motivation, mais sans autre réelle alternative, nous explorons toutes les failles de cette défense pour continuer notre avancée. Et parfois même, nous admirons pour ce qu'ils sont ces moyens de torture mis en place. Cette végétation majestueuse en fait, ce panorama des hauteur comme si l'on étaient déjà tout en haut. Adversaire de valeur, avouons-le.

Nous sommes à force de de persévérance au pied du promontoire final. Et celui-ci grimpe presque à la verticale. Grande joie pour qui souffre de vertige. J'ai failli une fois en présence de mon camarade de route, plutôt crever que de réitérer cette défaillance, surtout si près du but. On grimpe, on escalade, de rocher en rocher, sans regarder en arrière pour ma part. La montagne semble relâcher sa garde, peut-être a-t-elle conscience que jamais nous n'abandonnerons. Peut-être a-t-elle même pris pitié de ces deux pauvres erres autant motivés qu'égarés. Elle seule le sait. Le fait est que cette ascension, quoique rude, semble être une sinécure après avoir dû ramper comme des bêtes pour pouvoir arriver jusqu'ici. Cette varappe finale aurait presque des airs solennels : dans l'ombre de la montagne, luttant pour rejoindre la lumière de la croix au sommet. La motivation religieuse est loin d'être notre moteur initial, et pourtant l'apparence est tout autre. Le chemin détourné et sinueux emprunté, puis cette accession à l'illumination, ont de faux semblants de quête initiatique, avec ce rempart de prime abord infranchissable qui finit par céder à force de persévérance pour aboutir sur l'absolu tant convoité.

Mais je digresse. Nous y sommes enfin au sommet. La croix est devant nous. Et devant elle, dans son petit abris, une statuette de la Vierge. Une nouvelle fois la religion démontre qu'elle peut être un moteur de prouesse pour l'Homme, le forçant à dépasser ses limites, et parfois l'entendement, en son nom. Certes, la route classique pour y accéder est bien moins ardue, paraît-il vu qu'à cet instant nous ne la connaissons toujours pas, mais il n'empêche que le lieux doit servir de pèlerinage. En témoigne cette écharpe du club de football local accrochée à la croix. La grâce céleste est demandée pour bien des choses il semblerait... Une nouvelle fois, un panorama extraordinaire s'offre à nous. Toujours avec les mêmes composantes, toujours les mêmes monts au loin : le Stellu, le San Anghjulu, le San Petrone. Dans une moindre mesure le Pignu qui semble porter Bastia en son sein. Et en dessous la plaine, et l'étang. La même histoire vue sous différents points de vue. Cette recette cinématographique efficace quoique parfois un peu éculée. Ces légères et subtiles variations, ces éléments plus ou moins visibles selon l'endroit.

Assis sur le muret de pierre autour de la maisonnette de la Madone, nous goûtons à quelques instants de répit contemplatif durement mérités. Nous avons une après-midi magnifique avec un ciel azur, un soleil éclatant mais dont les rayons de cette fin d'été ne vous agressent pas. Une bise légère pour sécher cette suée. Ne nous reste qu'un seul point d'incertitude : par où redescendrons-nous ? Il sera inconcevable de revenir sur nos pas, et à cause du vide, et à cause du maquis bien trop dense. Nous étions partis avec en tête ce postulat simple, qui est que, une fois au sommet, nous n'aurions qu'à suivre le sentier usuellement emprunté. Un peu comme chercher la sortie du labyrinthe en commençant par la fin, comme en pleine enfance. Mais ici, nul sentier bien visible ou évident à suivre. Quelques marques çà et là, beaucoup d'improvisation en perspective. Nous savons qu'il nous faudra nous enfoncer dans la forêt de Stella, et cette idée ne m'enchante pas vraiment sans savoir au juste par où avancer. Tant qu'il était question de suivre une pointe bien visible, finalement, on pouvait aller presque n'importe où sans risque de se perdre. Mais avec la visibilité restreinte de la forêt, nous devront redoubler de vigilance et aiguiser nos sens de l'orientation respectifs en les poussant à leur paroxysme. Il est temps de nous lever sur ces bonnes paroles, et de nous lancer dans notre retour aux terres du dessous.

Il n'est effectivement pas vraiment plus facile de trouver le départ du sentier qui nous ramènera à notre départ. A travers bois, au milieu de cette forêt dense, à nous de deviner notre chemin. J'ai toujours tendance à imaginer le pire, je nous vois déjà errer jusqu'à Rutali, comme on m'a dit que le chemin y arrivait. Mais je me ravise bien vite, nous nous orientons vers la localisation supposée du chemin, et nous descendons peu à peu. D'après ces éléments, nous sommes en bonne voie. Et d'ailleurs, mes doutes se dissipent bien vite, et d'une manière parfaitement inattendue : au détour des arbres, une sorte de petite clairière se dessine. Herbe rase, relativement plane, ouverte sur la plaine en bas. Et avec un foyer aménagé en son centre. L'image est familière, l'image est rassurante. Je connais cet endroit. Et pour cause, ce fut là que je devais m'arrêter lors de ma tentative solitaire d'atteinte du sommet. Je me croyais alors bien loin de mon but, presque perdu, et voilà que j'apprends que je n'était plus qu'à quelques foulées de l'illumination ultime de ce jour embrumé. Ce retournement de situation impromptu m'arrache une exclamation qui doit probablement surprendre mon compère qui n'est alors pas dans le secret des dieux. Quelques mots pour lui expliquer mon allégresse subite après ces moments de doute quant à la réussite de notre entreprise, et voilà que nous pouvons désormais nos poser en conquérants, la fin de la route étant désormais toute tracée par la piste que nous avons enfin rejoint.

Certes, l'effort n'est pas encore fini, mais quel soulagement de se savoir sur un sentier tout tracé après ces pérégrinations sauvages et irraisonnées à travers les fourrés et les piquants. Nous commençons dès lors nos discussions rétrospectives sur notre aventure pourtant encore toute fraîche, comme si nous avions déjà rejoint nos pénates, bien assis, en train de profiter de ce moment de calme après la tempête, ce moment délicieux où le corps se remet de l'effort, où l'esprit apaisé par la coupure se laisse encore un peu divaguer pour prolonger le plaisir... Et le point d'orgue de notre journée sera définitivement notre victoire, si l'on peut s'exprimer ainsi, sur cette pointe narquoise qui nous a résisté si longtemps. Bien terre à terre comme approche, et pourtant si réelle.


Arrêtons donc là ces considération, il nous faut encore marcher un peu pour terminer effectivement notre boucle...
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Sur le GR20, au départ du refuge de l'Onda, en août 2013


Il bruine, le vent souffle, les nuages fondent littéralement sur nous tout en étouffant les cimes alentours. Il fait frais, presque froid. Et pourtant nous sommes en août. Le climat montagnard cache définitivement bien son jeu. Le contraste avec la veille au soir, où le soleil réapparaissant comme pour nous réconforter un peu de sa chaleur avant la nuit, ce contraste est saisissant. La nuit fut pourtant réparatrice, hormis quelques bourrasques de vent, pas de réveil trop forcés. Et malgré le fait que nous nous soyons installé en tente, pas vraiment de problème de température. La technologie fait des merveilles à ce sujet apparemment, malgré mon scepticisme relatif.

Cette météo déplorable remet en cause le bon déroulement de nos plans. Et surtout, c'est le fait que la veille encore, tout le contraire était prédit. Un soleil radieux devait nous accompagner pendant encore au moins deux jours. Seule l'étape finale aurait dû être couverte. La versatilité du temps en montagne n'est encore une fois plus à démontrer. Mais nous devons en avoir le cœur net : refroidis par notre Mare a Mare sud où nous avons été trempés la majeure partie du temps, nous ne souhaitons définitivement pas réitérer l'expérience. Demandons au patron du gîte s'il a des informations sur les prévisions météorologiques, c'est ce que nous aurons de mieux à faire, en espérant que cette grisaille automnale soit juste une façon facétieuse pour la montagne de nous réveiller.

Ce n'est pas le cas semble-t-il. On nous annonce cette grisaille accompagnée de vent pendant au moins deux jours. La fête est gâchée. Pas vraiment de discussion à avoir, il est temps de songer à la retraite dans cette débâcle annoncée. De là où nous sommes, à part rebrousser chemin, il nous reste l'opportunité de rallier Tattone, d'où nous pourrons rejoindre Corte en train pour récupérer nos véhicules. Cette option présente l'intérêt supplémentaire de nous faire longer pendant une petite heure le sentier initialement prévu. Des fois que, pris de pitié, le temps ne se décide à passer au radieux... Même si j'ai signé cet reddition, je me sens toujours l'âme de la résistance au fond, pour tenter le renversement de situation ultime si l'occasion se présente.

La remise en route est du même acabit que le début morne de la matinée. Voir même encore plus sombre. Nous attaquons par une traversée de forêt de ténèbres malgré le fait que l'on soit en plein jour. Preuve s'il en fallait encore une que les nuages sont intensément dense tout autour. Cette noirceur peut sembler anecdotique, mais pour nous avoir marqué tout deux, il n'en demeure pas moins qu'elle en aura été notable. Premier point confortant l'hypothèse de la débâcle. Au sortir de ces bois, des coups d’œil furtif sont jeté périodiquement vers les hauteurs. Définitivement notre route prévue initialement est inaccessible à la vue. Second point en la défaveur de la poursuite de l'aventure. J'ai l'impression de revivre ces moments où le Paradis m'a été interdit par quelque volonté supérieure. Cette sensation d'une force omnipotente qui vous fait clairement comprendre que vous n'êtes pas bienvenu, sans pour autant vous dire pourquoi. Çà rajoute au sentiment de frustration de l'échec. Et pourtant il n'y a rien à faire contre. L'acceptation est la dernière façon de sauver l'honneur dans la retraite.

Notre fuite longe une rivière au gré des détours d'une piste. Le chemin est tracé, le sort en est jeté. Un peu comme le condamné juste après la sentence, sur la route de l’échafaud. C'est certes exagéré, mais c'est cette idée de contrainte qui m'est alors le plus insupportable. Autant nous étions relativement libre dans notre route prévue en direction de Vergio, même si elle devait suivre évidement le tracé du GR20, autant il nous aurait été possible au moins d'en improviser quelques parts, comme à notre habitude, si nous avions décrété que couper court dans les buissons ou bien par une pente aurait été plus rapide. Et surtout, cette quête permanente des traces rouges et blanches, signes de notre bonne voie, aurait ajouté du piment à cette aventure pourtant si ben cadrée. Et là, nous en sommes réduits à longer une piste. Pas de questions à se poser, pas d'initiatives à avoir. Le tout sous cette grisaille narquoise.

Bientôt nous atteignons le petit gué qui aurait du nous laisser poursuivre nos projets initiaux. Nous nous en détournons bien assez tôt. La rupture est consommé. Le deuil de notre tronçon de GR20 est désormais de rigueur. Pourtant, comme un déclic, avoir dépassé ce cap permet de retrouver un certain intérêt au trajet que nous suivons. Après tout, nous sommes toujours en pleine forêt, bordés par les hauts sommets de l'intérieur. Le vivant et le minéral mêlés de la façon la plus brute et authentique qui se puisse. Ces arbres séculaires immenses, ces herbes rases juste au bord du sentier, ces rocs affleurant çà et là entre les troncs. Et ce soleil qui semble nous narguer à poindre dans la direction où nous nous rendons désormais, alors que notre ancien but est toujours embrumé. Soit. Si tu veux la jouer ainsi, au moins je ne te laisserais pas savourer une amertume provoqué par cet échec tout relatif finalement. Qu'est-ce qui prime après tout ? Ajouter une randonnée à un palmarès, ou bien profiter de ces petits moments agréables offert malgré tout ? Soyons quelque peu épicurien pour l'occasion. A trop chercher l'excellence, tout ce que l'on récolte, c'est de gâcher ces petites perles isolées que la vie vous offre. Je n'en ai pas envie en fait. Donc profitons de l'instant.


Quitte à sembler couper court dans le récit, je préfère en rester sur cette note positive. Nous avons rapidement rejoint la gare de Tattone, en nous payant le luxe d'avoir notre train dans les minutes qui ont suivi. Fin d'aventure prématurée, mais séjour très appréciable. Désormais il fait insolemment beau. En bons perdant nous nous arrêtons tout de même déjeuner aux abord de la route vers Vergio où je dois récupérer mon véhicule. Sans rancune. La partie future qui servira de revanche n'en sera que plus belle...
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Relooking extrême

Pour la rentrée le blog fait peau neuve.

La peinture est encore fraîche, les finitions arriveront, mais j'ai adopté un nouveau template vu que les styles dynamiques de Blogger me faisaient des misères...

Le contenu est simplifié tout en restant facilement accessible (à mon sens), pas de fioritures superflues, et pas mal de prises de tête avec le fichier du thème que j'ai choisi d'adapter à mes besoins et envies. Çà réveille les neurones ces fichiers XML où se mêlent CSS, HTML, PHP et JavaScript. Surtout quand vous ne maîtrisez vraiment aucun de ces langages, et n'en connaissez la syntaxe que de la moitié.

En bref, je continue de peaufinez, et surtout de vous donner mes récits hebdomadaires.

Bonne lecture.
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A l'assaut du GR20 : de Vizzavona au refuge de L'Onda, en août 2013


Une nouvelle étape est franchie. Je m'attaque vraiment au GR20. En tout cas, essayera-t-on avec mon compère des grandes expéditions. Moi je débute, lui devrait le terminer. Passation de flambeau, symbolique de la transmission de cette passion commune. On pourrait longuement épiloguer à ce sujet en extrapolant la signification profonde de ce rite, mais au final, n'est-ce pas simplement justement l'intérêt pour la marche qui nous a motivé, et point barre ? Nous envisageons de rallier Vergio au départ de Vizzavona, ce qui nous promet quatre jour d'expédition et une logistique qui se doit d'être au cordeau, d'autant plus que mon créneau de disponibilité ne m'en permet pas plus... Un vrai défi en somme. Mais tien qui ne nous rebute.

Il nous faut de nouveau nous lever avant l'aurore, afin de laisser un véhicule à chaque extrémité de notre route. Vergio est tout de même assez reculé. Mes vagues souvenirs scolaires d'une sortie organisée là-bas pour mes six ans sont flous quant au trajet, le quart de siècle qui les sépare d'aujourd'hui explique cet état de fait. Avec les premières lueurs de l'aube, les lieux traversés dévoilent leur beauté virginale et paisible, exempte de toute souillure de ces journées d'été où les touristes grouillent et envahissent les bas-côtés de cette route pourtant si étroite, au mépris des règles élémentaires de sécurité et de la bienséance. Là tout est calme. Tout juste éclairés, les flancs abrupts des massifs qui nous bordent prennent encore une tout autre dimension bien plus vertigineuse que le reste du jour. C'est d'une beauté effroyable que ces rocs saillants à l'allure si agressive, et pourtant qui nous enserrent comme on berce un jeune enfant dans ces bras. L'heure matinale, les détours de la route accentuent cette impression de berceuse propice à vous replonger dans les songes d'une courte nuit d'été. Morphée fort heureusement doit être tenu en respect par cette barrière minérale. Le trajet peut donc bien se poursuivre.

Premiers paysages saisissants. Le reste de la logistique du transport présente un intérêt bien moindre, donc nul besoin de s’appesantir dessus. Nous somme dorénavant à Vizzavona, et ne nous reste plus qu'à nous mettre en marche. Le mythique GR20 est indiqué, ainsi que les cascades des Anglais. Nous partons au milieu d'une foule presque obscène pour ce genre de trajets : peu de gens avec un véritable gros sac, beaucoup de familles avec des jeunes enfants, et les célèbres promeneurs en sandales et autres chaussures légères ouvertes. Je ne fais pas tout de suite le rapprochement avec le fait qu'une bonne partie de cette foule s'arrêtera aux cascades pour y passer la journée à se rafraîchir au milieu de la forêt. Je ne dois pas encore être vraiment bien réveillé, ou peut-être suis-je tellement obnubilé par notre but que je ne prête pas vraiment attention à ce genre de détails.

Pour notre part, nous suivons le sentier forestier qui s'avère débuter tout doucement, ce qui explique le succès des cascades auprès du grand public. D'ailleurs, une fois celles-ci croisées, nous n'y prêtons même pas vraiment attention. Nous nous avouerons plus trad sur le chemin nous être attendu à des chutes d'eau plus imposantes. Là il était plus question d'une rivière étagée avec des petits torrents pour assurer le flux de l'eau. Mais bon, n'ayant pas eu dans l'idée de nous y arrêter et d'en profiter, nous n'en éprouvons aucun regret. Nous avons une longue marche qui nous attend pour cette étape initiale, et un dénivelé respectable surtout. En effet, nous contournerons le Monte d'Oru jusqu'à attendre la crête à plus de deux mille mètre d'altitude non loin. On nous promet une balade vertigineuse, j'appréhende un peu mais ne veux pas me formaliser sur l'hypothétique vide. Je me rassure en me disant que personne n'aurait été assez idiot pour faire passer un sentier dans un endroit vraiment dangereux. Est-ce juste un moyen d'apaiser mes craintes ? Nous le verrons bien.

L'ascension ne se fait plus prier au sein même de la forêt. Par moment, les premiers passages d'escalade où je m'aide des mains pour gravir la roche commencent à apparaître. Le ton est donné. A l'ombre des bois, il fait bon malgré la journée estivale où le soleil règne pour l'heure sans partage sur le ciel, et surtout malgré l'effort qui gagne de plus en plus en intensité. Mais ce répit frais touche bientôt à sa fin. Les pentes se découvrent peu à peu, la végétation s'arase, la roche paraît de plus en plus présente. Et nous sommes désormais cernés par les flancs du Monte d'Oru et des massifs environnants. On se croirait volontiers prisonniers de la montagne quand on voit ces murailles défiant le ciel tout autour. Quand on pense qu'il faudra dépasser ces crêtes tôt ou tard, on frôlerait presque le découragement. Et pourtant nous continuons notre ascension, inexorablement. Comme toujours, l'effort rude nous pousse par moment à nous arrêter reprendre notre souffle, et comme toujours la reprise de la marche consiste à se faire violence. D'autant que le dénivelé du chemin ne va que croissant. Les pauses se multiplient entre les paliers désormais minéraux. Les flancs ocre clair et vert donnent merveilleusement sous le soleil. C'est dur, mais c'est beau.

Les premiers nuages s'agglutinent sur le sommet du mont, ainsi que sur les crêtes voisines. Pas encore inquiétants, en tout cas ne ressemblent-ils pas à des nuages gorgés d'eau, prêts à fondre sur nous. Mais la méfiance est de rigueur. Pour l'heure, la marche devient varappe, littéralement. Certes, il nous arrive parfois de dévier un peu du sentier si l'on estime que la voie est plus courte, même si plus raide, mais bien souvent, c'est le sentier balisé lui-même qui est ainsi. Paradoxalement, je suis plus content de devoir le gravir que de le descendre, tant j'estime que cette pente s'avère raide. Mon vertige sous-jacent persiste donc bien malgré mon travail sur moi au gré de ces ascensions. Je ferai avec. La seule volonté de toujours avancer jusqu'au but est pour l'heure un moteur suffisant. Les cuisses sont en feu, les chevilles malmenées par cette marche sur les éboulis, les épaules deviennent pesantes à cause du bardas pourtant allégé au maximum. C'est un chemin de croix en fait. Comme si nous devions expier quelque faute à nous infliger cela sans trop sourciller. Pourtant je suis content d'être là. Content de m'attaquer au mythique sentier de grande randonnée de l'île. Cette étape initiatique aussi aérienne lui fait mériter sa réputation de chemin difficile. Et j'y suis, alors qu'il y a presque exactement un an jour pour jour je m'initiais à peine à ces plaisirs simples de l'escapade sauvage. Dommage qu'il ne soit pas vraiment propice sur ces couloirs étroits de marche bordés de vide de se laisser ainsi trop aller à l'introspection...

On voit la crête, mais on ne semble pas s'en approcher malgré nos efforts. Entre Sisyphe et Tantale, le supplice est sournois. La persévérance est notre seule arme. Pas après pas, mètre après mètre, l'ascension suit son cours. Au bord de la libération, il nous faut alors déambuler sur une plaque de roche plus verticale qu'horizontale. Si bien qu'en me mettant presque à quatre patte pour m'aider, j'ai plus l'impression de me hisser à la force des bras qu'à celle de mes jambes. A y repenser, j'ai bien fait de ne pas regarder derrière. J'imagine bien l'image vertigineuse que j'aurais pu y voir. Et j'ose à peine songer au déséquilibre possible provoqué par celle-ci, à me voir ainsi virtuellement dans le vide, avec le moindre faux pas qui me ramènerait bien trop rapidement et brusquement quelques dizaines de mètre en contrebas... Comme quoi il est parfois bon de ne songer qu'à avancer, comme avec des œillères.

Le soleil se voile quelque peu. Comme effarouché par notre arrivée brutale sur la ligne de crête. Pourtant nos intentions sont bonnes. Nous soufflons un peu, désormais il nous faudra simplement descendre jusqu'au refuge, ce devrait être plus reposant. Mais pour l'heure, le sommet du Monte d'Oru nous salue. Presqu'à notre portée, il n'en demeure pas accessible directement pour autant. Si notre objectif n'avait pas été tout autre, une visite aurait été plaisante malgré la rudesse des pentes. En tout cas, cette idée fugace nous quitte bien vite quand nous nous retrouvons pris dans le nuage bloqué au sommet autour de nous. La vision est presque surréaliste : cette cime assombrie par l'ombre de la nuée et ces bancs de brume, au-dessus de la vallée encore nimbée de soleil. On imaginerait bien plus volontiers l'inverse à cette altitude. L'air se fait plus frais dès lors. Encore bien supportable certes, mais il semble nous enjoindre de reprendre la marche. D'une certaine façon, on pourrait penser que la montagne veille sur nous en nous forçant à arriver au refuge avant la nuit, d’autant que nous somme effectivement partis relativement tard dans la matinée pour satisfaire à la logistique des véhicules.

Nous repartons. La montée fut raide, la descente l'est tout autant, voire même encore un peu plus. Le chemin est bien visible, mais la brume est désormais plus dense tout autour. Elle nous offre des visions sublimes de pics rocheux qui se devinent à peine, comme des ombres chinoises à travers elle. Leur aspect déchiqueté accentue la dureté de ce chemin rocailleux qui semble nous mener droit au vide. C'est d'une beauté infernale. C'est la beauté du prédateur : on sait qu'il peut nous tuer à tout instant, et pourtant on admire la perfection de ce danger qui nous guette. Comme pour accentuer encore la lourdeur du chemin, au gré d'un de ces détour nous découvrons la plaque dédié à la mémoire de l'alpiniste Jean Laudincurt, décédé sur cette route. Quand on songe qu'un montagnard chevronné a pu y laisser la vie, on remet aisément en doute sa propre capacité à achever le circuit malgré le fait qu'il soit parfaitement balisé et documenté. Quelques courts instants de recueillement respectueux, et nous voilà de nouveau prêt à affronter cette route imprévisible.

Peut-être touchée par notre marque de respect, le chemin semble devenir moins pentu. La fin sera-t-elle reposante ? Nous sommes fourbus. Une nouvelle fois nous nous sommes levé très tôt pour nous infliger des heures et des heures de marche pour le moins sportive au milieu de nulle part. Même si nous l'avons fait sciemment et que nous ne pouvons pas nier notre attachement à ces moments de paix absolue au milieu de l'Eden préservé de nos monts de l'intérieur de l'île, c'est tout de même éreintant. La Nature doit le sentir, désormais elle tente de nous réconforter avec de doux rayons de soleil qui percent les nuages sur nous. Un peu comme ce sourire discret que l'on offre parfois en signe de sympathie quand on estime ne pas avoir besoin de l'exprimer plus ouvertement par des mots. Cet encouragement presque imperceptible mais qui compte souvent plus que n'importe quelle autre ovation. De quoi motiver nos pauvres jambes à nous traîner encore un peu, toujours plus bas en quête de notre lieu de repos du soir.
Au loin des cavaliers. Improbable comme apparition, mais après l'étape où l'on s'assure de n'avoir pas la berlue, le signe de la proximité du refuge est indéniable. En effet, les installations nous apparaissent peu à peu. « Installations » est un bien grand terme, on a quelques bâtisses de pierre et une sorte de grand champ où les tentes ont poussé. Pourtant, on jurerait être en passe d'arriver dans le plus luxueux des palaces tant le repos nous est désormais cher. Nous sommes loin d'être seuls, la notoriété du GR20 n'est pas déméritée. Quand nous y arrivons, c'est à la version moderne de la tour de Babel que nous avons droit : toutes les langues, tous les horizons. C'est presque incroyable de penser que notre grand sentier de randonnée attire autant de personnes venue d'aussi loin pour le fouler. Il n'empêche que nous nous mêlerons le temps d'une nuit à cette foule, dont une partie nous suivra dans notre chemin, et l'autre se contera de nous croiser.

L'heure est au repos et à la détente après ces mètres gravis assidûment durant toutes ces heures. Nous bivouaquerons dans une de ces tentes aperçues à notre arrivée, dans un souci de recherche d'une relative tranquillité. Çà me sied parfaitement, non pas que je sois égoïste au point de refuser l'inconnu qui partagerait une couche non loin de moi dans le refuge, mais j'ai comme mon camarde besoin d'un repos poussé ce soir, si je veux repartir demain dans de bonnes conditions. Il nous reste encore trois jours à marcher, et je ne veux pas réitérer ma débandade de la fin du Mare a Mare, où à trop présumer de mes capacités je m'étais brûlé les ailes et fini dans la douleur. Débarbouillés et dans des vêtements propres, nous pouvons prétendre au repos du soir.

L'air s'est rafraîchi de façon drastique. Pantalon, manches longues et veste sont de rigueur. Et il n'est pas encore sept heure du soir. J'imaginais bien quelque peu l'atmosphère montagnarde fraîche malgré la saison, mais j'avoue être tout de même surpris, bien qu'équipé pour. Nous allons dîner dans la salle commune avec les autres randonneurs, nous pourrons ainsi et nous restaurer, et tâcher de sympathiser. L'échange est une chose importante. Je l'avais remarqué lors du Mare a Mare, où ces dîner communs dans les gîtes avaient été l'occasion de lier un peu plus connaissance avec ces gens qui suivaient la même route que nous. Chacun à sa manière, chacun selon ses buts, mais tous réunis dans ces moments.

Ces soir nous retrouvons un couple de randonneurs que nous avions croisé souvent pendant la marche, parfois nous les dépassions, parfois ils repassaient devant lors de nos pauses. Elle est allemande vivant en Angleterre, lui est français vivant à Paris. La convivialité s’installe vite, les histoires de chacun se racontent pour briser la glace. Le tout en anglais. Je suis le plus approximatif du groupe, mais je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour tâcher d'être le plus rigoureux grammaticalement. Le lycée est loin, le niveau scolaire agrémenté de quelques expressions puisées dans mes lectures sur des fora étrangers sur Internet pallient tant bien que mal. On me dit que je me débrouille pas trop mal malgré mes excuses fréquentes, je remercie la bienveillance de mes interlocuteurs.


En tout cas, en tant qu'enfants de la région, nous tentons de jouer aux ambassadeurs de l'île, même si nous prêchons des convertis à mon humble avis. Nous vantons les mérites de sa géographie, de sa flore, la gastronomie locale, avec l'aide du menu du soir. Le dîner se déroule bien même si la fatigue est présente. C'est ainsi de ces moments sympathiques qui vous donnent envie de rester encore un peu plus, quand bien même vous vous étiez promis de ne pas vous éterniser. Sans vraiment vous faire violence, vous résistez aux signaux de fatigue du corps, l'esprit ravivé par l'intérêt de la discussion. Mais il faut bien nous raisonner. D'un commun accord, tout le monde se sépare, nos convives étant eux-même un peu fatigué de leur étape. Bonne nuit tout le monde, Morphée ne sera pas long à arriver ce soir...
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"Les bergeries face à la mer", à Centuri en août 2013


Retour dans le Cap. Cela faisait bien longtemps à y repenser. Faute de temps, faute à la non-motivation de parcourir ces distances pour marcher si peu longtemps. Et pourtant, les lieux explorés en valaient chaque fois le détour. L'intérieur de la plaine et le reste de mes balades étaient certes intéressantes, mais le Cap demeure singulier. C'est avec lui que j'ai commencé, ne l'oublions pas. Je me fais penser à une sorte de fils indigne qui se serait détourné de ceux qui l'ont élevé. Remédions donc à çà et rendons visite à ce parent délaissé. Pour m'aider à trouver l'envie, je suis accompagné. Je crois pouvoir certifier que c'est le facteur qui a fait pencher la balance. A deux, pas de soucis particuliers à partir pour plus d'une heure de route interminable, seul, la tâche aurait été plus dure.

Nous irons nous promener dans les environs de Centuri. Le célèbre port aux langoustes est l'archétype même de ces endroits que je connais de nom et de réputation, mais sans jamais m'y être rendu. Il faut dire que l'image de bout du monde que j'en ai ne favorise en rien l'entreprise d'une visite impromptue. Pour l'occasion, nous avons trouvé un petit circuit d'un couple d'heures qui nous fera longer la côte jusqu'à d'anciennes bergeries troglodytes apparemment. Une bonne balade reposante en perspective, parfaite pour occuper une fin de week-end. Le temps semble être de la partie, ni trop chaud malgré la saison, ni prêt à nous lâcher des trombes d'eau sur la tête. Allons-y donc.

La route est conforme à mes attentes : un peu longue, mais la succession des paysages cap-corsins brise cette relative monotonie. Je pense ne jamais vraiment m'en lasser, malgré mes incursions qui se font, sans en avoir l'air, fréquentes. Nous suivons la côte est, et nous tournerons à l'extrémité de la pointe pour passer sur l'autre versant. Çà nous semble le plus simple et le plus court. Et de toute manière, le temps n'est pas la préoccupation majeure en dimanche. La succession convenue des communes du Cap suit son court immuable. Je meuble la conversation avec mes petites anecdotes relatives à mes visites passées de par ces endroits. Et ainsi jusqu'à Rogliano. Ensuite c'est l'inconnu comme annoncé plus haut. 
Au gré des tours et détours de la route, nous avançons tranquillement vers notre destination. On ne voit pas directement la pointe des terres de la route, ou alors très furtivement. Sans aller jusqu'à crier à la déception, longer effectivement la côte aurait été intéressant. Mais pour avoir parcouru une partie du sentier des douaniers, c'était prévisible que la départementale n'aille pas si près de la mer. Soit. Nous nous rattraperons avec notre marche, on nous promet une vue sur le dit-sentier. Je suis un peu septique de par l'éloignement, mais pourquoi pas.

Nous ne tardons plus à arriver. Les hameaux sont bien en contrebas de la route. Des voies étroites les desservent, prises d'assaut sur les côté par les voitures des locaux et des touristes. En pleine saison estivale, c'est ainsi. Nous nous frayons cependant un chemin, en guettant le hameau de Cannelle d'où nous devons partir. Une fois arrivés, nous sommes déjà relativement haut : le port est bien plus bas, et nous offre d'emblée un panorama merveilleux avec la côte occidentale découpée et l'île de Capense juste à côté. Ne reste qu'à se faufiler entre les petites maisons pour partir effectivement en balade. Une fois n'est pas coutume, le sentier n'est absolument pas balisé, en tout cas pas comme il est indiqué sur notre feuille de route, mais suffisamment bien défini pour que le doute s'efface dès que nous l'empruntons.

Il s'élève doucement sur les flancs de la côte. Sans être trop près de la mer, nous la dominons effectivement. D'après l'orientation du chemin, ce sera bien ainsi jusqu'au bout. J'ai peu à peu appris à m'orienter au fil des mes sorties. Rien d'extraordinaire, juste comprendre ce que l'on observe et en tirer les déductions qui s'imposent. Je me limite bien entendu aux directions générales, de là à remplacer une boussole, je n'y suis pas encore et n'y serait certainement jamais. Pourtant, je m'égare de moins en moins du moment que je sais approximativement où je dois arriver. Sans en donner l'impression, nous sommes bien au-dessus de l'onde, même si elle donne l'impression d'être juste en bas. Avec la colline de l'autre côté, nous voilà au bord du gouffre. Et pourtant le sentier est là, comme un fil d'Ariane rassurant qu'il nous suffit de longer bien consciencieusement. Il ne s'élève même pas de trop. C'est reposant. Le soleil est toujours très présent mais l'air est plus doux que quelques jours auparavant, comme si le passage de la mi-août avait marqué un changement dans la saison. Nous sommes pour l'heure encore exposés, mais çà reste supportable.

D'ailleurs, le sous-bois ne tarde plus vraiment. Portés tranquillement sur la route toute en douceur, la transition s'instaure progressivement. A la fraîcheur ombragée des arbres, on aurait presque envie de s'arrêter se reposer tant les conditions semblent alors idéales. Ou de poursuivre inexorablement, les pas s'enchaînent avec une aisance presque indécente en l'absence de dénivelé majeur. On perd la vue sur la mer dans cette forêt, mais cette alternance de paysages est toujours intéressante pour rompre une possible monotonie visuelle. Pas vraiment de singularités notables là-bas, si bien que nous ne tardons pas à revenir sur les flancs à la végétation presque arasée de la colline.

Nous avons déjà bien trotté sans nous en rendre vraiment compte. Le port est très loin, et devant nous la promesse des côtes tourmentées du versant ouest. Le rivage plonge dans l'eau toujours aussi abruptement que sur la côte orientale du Cap, voire même plus encore, mais une myriade de criques se dessinent ici au gré des caprices des terres. C'est à la fois magnifique et terrible quand on est habitué à la douceur de la côte est où terre et mer finissent par fusionner tout doucement sur les rivages. Et cette impression de violence élémentaire dans l'agencement du paysage se voit rehaussée par notre relative altitude : en contre-plongée la cassure est encore accentuée et semble plus monumentale. Et qui plus est, les collines douces et toutes rotondes termine ce contraste des forces de la nature qui se déchirent pour le plaisir de nos sens.

A s'enfoncer toujours plus avant sans voir exactement vers où l'on se dirige, cette petite balade garde toujours sa petite part de mystère qui lui conserve son sel malgré son accessibilité. On nous promet une vue sur le sentier des douaniers. Soit. Mais la pointe du Cap semble tout de même loin, et sans trop s'élever, il est dur de s'imaginer voir le bout de l'île. Combien de petites collines se dressent encore devant nous ? Aurons-nous une côte plus abrupte en terme de dénivelé à escalader pour la fin ? Et ces bergeries qui ponctueront notre route, que donnent-elles vraiment ? Autant de petites question passagères qui viennent çà et là ponctuer les moments de silence dans notre course. Entre ciel, terre et mer, à la croisée des éléments, ce chemin tout bête nous pousse à ce genre de réflexion pas après pas.

Nous nous élevons toujours un peu plus, tout en douceur, mais désormais l'ascension effectuée est perceptible. Ce qui semble être la « criques des eaux bleues » est bien en dessous de nous. Les plus courageux pourraient songer à s'y rafraîchir, si l'effort ne les rebutent pas. Mais en tout cas, ce n'est pas notre but, donc nous avançons. Toujours un peu plus haut, en attendant de voir sommet franchit après sommet ce que la suite nous réserve. Toujours cette inconnue. Comme quoi un espace dégagé n'est pas forcément plus prévisible que ces chemins de forêt, prisonniers des arbres alentours qui vous bouche la vue. Encore un dernier effort à consentir, encore une crête qui sera franchie. La dernière ?

Devant nous désormais une sorte d'immense cuvette naturelle, avec en son sein quelques formation rocheuses énormes, mais qui ne mérite pas à mon sens le nom de colline. Et en leur sein les fameuses bergeries des Grotte a e Piane. Bergerie est un terme un peu réducteur : c'est toutes les installations nécessaires au pastoralisme qui ont ici été installées à même la roche. De quoi affiner les fromages et les conserver en plus des gîtes des bergers. Sans compter l'aire alentours où les bêtes pouvaient paître en toute liberté. Il nous faut les explorer comme il se doit. C'est cette âme d'enfant sur le retour qui me plaît quand je pars ainsi en quête de sites à voir. Comme si je cherchais en observant et en pénétrant les lieux à revivre ces scènes de vie du temps jadis. Gardien de la mémoire, c'est prétentieux et exagéré, mais c'est un peu la finalité. D'où l'intérêt de ces retranscriptions.

Nous grimpons, explorons, essayons de deviner l'utilité de chaque pièce construite à même la roche. Si bien qu'au sommet nous apercevons un autre roc aménagé un peu plus loin. Sans même y réfléchir, nous y allons. La monotonie du trajet est rompue, le joyau final est digne de notre intérêt. Et de là-bas le sentier des douaniers se devine. Il est loin et peu visible entre deux collines éloignées. Heureusement que nous avions été prévenus de sa visibilité, il aurait été difficile de le deviner autrement. Nous profitons également de l'occasion pour souffler un peu. Le soleil est un peu timide à se cacher derrière les nuages, mais il fait encore très chaud. Souffler quelques instants et se désaltérer est bien agréable de fait. D'autant qu'il ne nous reste plus qu'à rentrer désormais. C'est aussi une façon de temporiser cette échéance. A quoi bon faire les choses dans la précipitation, nous n'avons pas d'impératif de temps, nous pouvons nous octroyer ce luxe encore un peu.


Tout doucement nous rentrons. Le chemin est le même. C'est toujours un peu triste à mon sens. On sait que l'on ne verra pas de choses nouvelles. Au mieux profitera-t-on encore des merveilles croisées çà et là, et aura-t-on peut-être la chance d'en dénicher une petite nouvelle qui nous aurait échappé. En tout cas il n'y a alors plus qu'à se laisser bercer par cette route qui descend tout doucement au gré des flancs de ces collines qui nous ont accueilli l'espace d'une après-midi. Au loin le port de Centuri est ceint d'une mer de diamants qui resplendissent de mille feu au gré de l'astre du jour. On aura vu bien pire comme scène pour finir une balade...
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Les promenades du rêveur solitaire - De Campodonico au San Petrone, en août 2013


Je suis resté à la porte du Paradis tantôt cette année. Ou plutôt ne l'ai-je même pas réellement atteinte, le ciel se refusant ouvertement à moi ce jour-là. La muraille de brume impénétrable qui filtre son accès m'ayant explicitement enjoint de rebrousser chemin, sous peine d'une prise de risque bien trop importante pour une ascension effectuée seul. J'ai longtemps ruminé après cet échec. Toujours observé depuis ce jour en direction de cette montagne que je convoite dorénavant, toujours à scruter les nuages agglutinés là-bas. J'en ai même dépassé mon obsession pour le Monte Stellu. Surtout qu'à la différence de ce dernier, ma tentative ratée m'a laissé ce goût âpre des cendres de l'inachevé. J'avais fait la majeure partie du trajet, et malgré mon obstination le long de ce sentier escarpé, malgré les lueurs d'espoir du soleil qui filtrait parfois entre ces nuages drus, je n'avais pu atteindre le sommet à cause de ce mur blanc insondable.

Campodonico est relativement loin de chez moi : au-delà de Piedicroce, au cœur de la Castagniccia, il me faut une bonne heure de trajet pour ne serait-ce qu'envisager d'emprunter ce sentier. La déconvenue de naguère m'aura au moins appris que, autant pour les petits sentiers non loin de la côte je peux me permettre de jouer avec le temps et parier sur l'absence de pluie, autant avec l'intérieur, je dois respecter réellement cette règle d'or du randonneur, à savoir scruter la météo et ne pas surestimer mes capacités. D’autant que pour avoir subi la pluie battante sur le Mare a Mare Sud, je n'ai pas spécialement envie de réitérer cette froid expérience, particulièrement en étant seul. Tous ces paramètres intégrés, je dois patiemment attendre mon heure. Attendre un ciel d'une limpidité parfaite, trouver un créneau temporel assez large pour envisager la chose, et surtout retrouver la volonté de tenter l'expérience malgré la déconvenue. Je déteste plus que tout être mis en défaut, je donne toujours l'apparence de faire contre mauvaise fortune bon cœur pour sauver au mieux la face, et pourtant à l'intérieur je fulmine toujours. Je suis mauvais perdant si j'estime que la victoire m'était acquise, ce n'est plus à mon âge que çà changera. C'est donc peut-être ce dernier point qui sera le plus dur à envisager, l'idée même de subir un deuxième échec m'étant tout bonnement insoutenable.

Et pourtant on a enfin tous les ingrédients pour se lancer dans cette recette : l'été au début pluvieux semble nous accorder quelques jours où le vent a chassé les nuages loin de l'intérieur. Mieux encore, en l'approche de ce week-end, ces conditions semblent se maintenir. Et cerise sur ce délicieux gâteau promis, je suis enfin mentalement prêt à soulever les montagnes, pardon, à les gravir. Seul petit bémol, j'envisage l'ascension pour le début d'après-midi, à l'heure où le soleil me gratifiera de sa présence la plus chaude et la plus pesante. Je sais que le sentier grimpe beaucoup, çà me promet une bien belle suée, mais je prévois un stock d'eau conséquent pour tenir. Cette chaleur sera le dernier impondérable, mais je compte sur l'altitude pour la tempérer, et surtout sur l'arrivée de la relative fraîcheur des heures avancées de l'après-midi pour accompagner ma descente, à défaut d'avoir eu une montée aisée. Comme le guerrier qui s'avance dans l'arène pour livrer bataille, je me prépare et me mets en route pour le hameau. Je m'aperçois que je connaîtrais presque trop bien cette route, bien que ne l'ayant jamais fréquentée de trop. Elle a du me marquer lors de mon premier passage bredouille. J'espère revenir auréolé de gloire cette fois. C'est égoïste comme remarque mais c'est ce que je veux.

La traversée de Stazzona, puis de Piedicroce. Cette bifurcation presque invisible pour Campodonico si l'on n'y prête pas attention. Quelques dizaines de mètres d'altitude en moins à gravir. C'est toujours cela de pris quand on se fixe un sommet comme but. Et Dieu sait que la montagne de celui qui garde les portes du Paradis monte de façon assez sèche de par le petit hameau que je ne tarde pas à rejoindre. La fin de l'ascension me manque, mais son commencement est déjà bien marqué pour l'avoir déjà parcouru par le passé. Une fois garé je suis quelque peu tendu. C'est difficile de partir en sachant que, de par l'expérience passée, rien n'est acquis. L'échec et sa cicatrice indélébile sont toujours présents dans un coin de mon esprit. Et pourtant, je sais qu'aujourd'hui les nuages qui m'avaient interdit l'accès tantôt sont loin. Et pourtant c'est avec cette appréhension que je vais partir. Autre chose me fait peur aujourd'hui : c'est justement l'absence de nuages. Je m'explique. Nous sommes au mois d’août, en début d'après-midi, donc le soleil est encore au plus haut, et donc sa chaleur pèsera comme le plomb sur ce marcheur téméraire qui osera défier ces pentes. J'ai de quoi m'hydrater, un couvre-chef, et mes bâtons pour soutenir mes pas. Je ne peux pas faire mieux. C'est dorénavant au ciel de nous départager la montagne et moi.

Je me répète et radote comme un vieillard sénile, mais savoir que j'ai déjà été mis en défaut m'impose une vigilance accrue. Je m'avance vers le sentier comme le boxeur s’apprête à monter sur le ring. Les traits sont un peu tendus, le visage fermé, signe de concentration. Pourtant je ne peux qu'admirer d'ores et déjà la magnificence de l'environnement, cette fois rehaussé par l'éclat intense du soleil. Campodonico est directement sur les flancs abrupts de la montagne, ce qui fait que je suis cerné de vide. Et en face, d'autres monts. Et à côté. Et de toute part en fait. Je suis dans un écrin vert. Comme si le San Petrone devait être le joyau jalousement protégé cette nature. Mais cette fois-ci, ma prescience de la route future apaise quelque peu ma tension. Ceci est d'autant plus facile que je débute par la traversé ce ces petits bois qui me protègent de l'ardeur des heures chaudes. C'est toujours aussi enchanteur, voir encore un peu plus avec le jeu d'ombres et de lumières tout autour. Les deux se mêlent et s'enchevêtrent au gré des endroits, les variations menées tambour battant par le léger souffle du vent ondulent gracieusement. Les minutes s'égrènent. Cette phase du trajet m'en semble presque trop rapide, la faute à l'habitude peut-être, en plus ce songe éveillé d'un beau jour d'été...

C'était le round d'observation. Juste un échauffement. Désormais je suis à découvert, et ne tarde pas à atteindre la bifurcation pour la Bocca ai Prati, le premier circuit que j'ai mené depuis le hameau, celui qui m'a fait découvrir cet accès au San Petrone, alors que le col de Prato est le plus documenté. Mon mentor m'a dit que ce chemin que j'emprunte actuellement est le plus beau, même si l'autre est plus aisé. Pourtant, par Prato, on ne fait que traverser la forêt me dit-on. Je conçois alors aisément que ces vallées interminablement profondes soient un panorama ô combien plus enviable. Pourtant je suis exposé. Un peu trop. Je dois multiplier les haltes pour me désaltérer. Je suis trempé par l'effort, mouiller le maillot prendrait ici tout son sens comme expression descriptive. Je guette avidement le moindre arbre solitaire sur le bord de la route qui pourra me donner son ombre l'espace de ces courtes pauses. Je ne traîne pas pour autant. Je ne sais pas trop si c'est l'envie de triompher du San Petrone pour masquer ma première débâcle, ou bien si c'est plus humblement celle de pouvoir rentrer me rafraîchir, mais je continue malgré le soleil de plomb qui pèse de tout son poids sur chaque pas qui me hisse un peu plus vers le but. Sur cette montée pour la ligne de crête, je reste en territoire connu, donc je peux me permettre de m'obnubiler seulement sur le précieux sésame à atteindre plutôt qu'à scruter le marquage.

Et les efforts paie pour l'heure : j’atteins les abords de la crête. Elle est assez singulière à observer, presque nue avec son herbe rase tout juste percée par ci par là de quelques arbustes buissonnants rares, alors que les montagnes alentours sont couvertes de hauts arbres d'un vert profondément sombre. Le ciel presque saphir tant l'atmosphère est dégagée aujourd'hui tranche avec l'émeraude claire de cette fin de montée. L'écrin des portes du Paradis se devait au moins d'être aussi richement modelé. Pourtant, à l'ombre du petit cours d'eau qui coule timidement sous les arbres où je me rafraîchi encore un peu et me repose pour finir ma course, je suis perplexe. La première fois je n'avais pu poursuivre vers le sommet, principalement à cause des nuages trop bas et denses, mais aussi car je n'avais plus de marquage satisfaisant pour m'y mener. En effet, les dernières marques que j'avais alors suivi menait à l'opposé de San Petrone, certainement vers la Bocca ai Prati. Je balaie donc du regard cette dernière muraille verte qui me sépare du sommet, à la recherche des précieuses balises indicatrices. Je n'en voit désespérément pas. Que faire ? Nouvel échec, retour bredouille, nouvelle honte ? Non, impensable. Aujourd'hui je termine. Aujourd'hui le toit de la Castagniccia est mien, dussé-je m'opposer au Ciel et aux Enfers pour y arriver. J'ai la direction générale en tête, je me lance à travers l'herbe rase, peut-être qu'au sommet de la crête en face j'y verrai plus clair.

L'air de rien, les flancs aux formes douces données par ces plantes basses grimpent dramatiquement. La douceur n'est même qu'une illusion donnée par la distance : bien que jamais vraiment bloqué, je dois souvent contourner des chaos rocheux pour grimper encore. Lors de la grimpe, je continue ma quête du marquage. Sans succès. Le doute m'assaille. Et pourtant je suis bien dans la bonne direction. On verra au sommet où est la pointe à gravir. Sans trop me tromper, je pense pouvoir certifier que j'ai encore gravi une bonne centaine de mètres de dénivelé pour arriver à mon but temporaire. Je suis trempé de sueur, chauffé par le soleil, mes cuisses sont dures comme le roc. L'effort fut finalement important. Mais je vois plus clair. Je me suis un peu trompé dans mes prévisions, mais simplement sur la distance. Je vois le pic sommital, sauf que je ne l'ai pas encore contourné. Je dois me déporter un peu plus à l'ouest, et là je rejoindrais le sentier je pense. Seul bémol : cette étape finale semble être forestière. Je crains de ne pas trouver aisément les marques dans un milieu à visibilité restreinte. Je décide alors de longer plutôt la lisière des bois, et logiquement je retomberai sur la route bientôt. Quitte à perdre quelques minutes, jouons la carte de la sécurité pour assurer la visite.

De là je commence à comprendre que j'aurais du monter sur l'autre versant le la crête si j'avais voulu suivre la route balisée. Je me dis que j'irai là-bas au retour, tous les chemins sont bons du moment que l'endroit atteint est celui que l'on veut. Quitte à inventer sa voie, autant qu'elle soit logique, donc concentrons nous sur la direction. Je suis de nature plutôt défaitiste en fait : je me vois malgré tout égaré, contraint de rebrousser chemin pour retomber sur le bon après une longue recherche. Ceci me coûtera du temps et de l'énergie, je trouverai finalement la bonne route, mais il sera dramatiquement tard, je devrai choisir entre terminer l'ascension ou rentrer pour éviter la nuit, et ma nature prudente malgré tout me forcera à abandonner de nouveau si près du but... Ces pensées absurdes m'assaillent tandis que je suis toujours en train de cherche la jonction avec le sentier balisé. C'est l'effet pervers de ces promenades solitaires, l'esprit libre ne va pas forcément toujours dans le sens de la contemplation béate. Il lui arrive de suivre au contraire des méandres tortueux et inquiétants avant de se raviser. La paix de l'âme se mérite semble-t-il, mais elle vaut largement le labeur à y consacrer.

Dans cette forêt de hêtres élancés, la clarté ambiante souligne les énormes blocs rocheux qui émerge parfois du sol, annonçant l'arrivée toute proche de la cime. Leur gris pâlot se font dans celui des écorces, la fusion est presque parfaite. Le feuillage clair au dessus annonce une douceur toute proche. Le Paradis s'approche après avoir traversé cette canicule infernale qui a éprouvé ma foi. L'heure avance, l'air doucit un peu, et une brise légère commence à calmer la morsure du soleil. Le ton de la promenade change : à défaut d'être vraiment moins physique malgré le fait d'être pour l'heure sur la ligne de crête, la montagne semble cette fois m'accepter. Le message est passé, cette fois j'ai le droit de prétendre à l'accession ultime vers le Ciel. J'en suis apaisé en fait. Je sais que j'ai encore pas mal à gravir avant la fin, mais je sais au moins que je finirai cette fois. Et pour couronner le tout, je suis désormais sur le sentier que je cherchais. Nul doute permis, la route est large, et bientôt j'aperçois de nouveau les marques oranges sur les troncs. Allons-y donc gaiement, et voyons donc quelle est cette épreuve finale d'escalade que les écrits décrivent...

Je suis alors détendu, le sentier est plat, je suis à l'ombre des arbres et seul le bruissement du vent dans les feuilles vient troubler cette quiétude. Je suis un peu trop détendu je crois. La route se remet vite à grimper, que dis-je, à s'envoler littéralement. Je pensais que ma première ascension depuis Campodonico était conséquente, celle que je dois faire dorénavant ressemblerait presque à de la varappe. Parfois je suis obligé de m'aider de mes bras pour me hisser. Je suis plutôt court sur pattes, mais il n'est pas humainement possible de simplement marcher sur ce type de chemin. Paradoxalement, malgré la fatigue que cette nouvelle épreuve me procure, je suis content : la Paradis se gagne dit-on, on ne pourra pas dire de moi que j'aurais démérité pour y arriver. Je suis à bout de souffle, je suis à bout de force. Mes jambes, mes bras, mon corps entier est mis à mal. Je sais que je terminerai, j'ai été dans des états plus lamentables en balade, à trop présumer de mes forces. Mais l'effort brutal demandé est toujours surprenant, le temps de retrouver un nouveau souffle pour poursuivre.

La forêt perd peu à peu de sa densité. L'azur se devine de plus en plus facilement. La terre cède place à la roche brute. La fin est proche. Je n'ai pas voulu diminuer le rythme, je suis sur mes réserves. Çà se jouera au finish entre la montagne et moi, à celui qui tiendra le plus, le temps que ce soit l'autre qui cède. L'attitude est loin de l'humilité repentante qui devrait être d'usage au porte du royaume des cieux. J'en prends conscience, et m'accorde de fait un répit de quelques secondes pour bien observer par où je dois poursuivre. Ne semblent plus rester que quelques rocs avant la fin. Sans aller jusqu'à me proclamer alpiniste, dorénavant ce n'est plus vraiment de la marche que je devrais faire. Je termine donc plus calmement, bloc après bloc, toujours un peu plus haut. Seules quelques touffes isolées d’hellébore semble subsister hormis de rares petits îlots d'herbe verte et rase. Derrière moi toutes les cimes de l'intérieur, comme une muraille infinie et infranchissable face à des contrées inconnues. Tout autour le vide se découvre et devient omniprésent. Du dessous, le sommet ressemble presque à un plateau, mais quand on est dessus, il devient un pic aigu et tourmenté. Plus que quelques mètres, plus que quelques pas à faire. Plus que quelques poussées à ordonner à mes cuisses proches de la tétanie.

J'arrive enfin au bord. Le sommet s'avère être derrière moi. Je me retourne et aperçois une croix plantée dans des rochers déchiquetés qui émergent de rien. Pas de petit chemin pour y aller. Je serais bien parti pour un peu d'escalade par dessus ces pierres aériennes, mais ma témérité a ses limites. Et dans une certaine mesure, c'est plus beau de se tenir à distance de la croix plutôt qu'à ses environs directs. Je commence à observer le panorama. A mes pieds les restes d'une table d'orientation. Et non loin une autre, avec une deuxième croix. Les anciens pèlerins auraient-ils pensé aux promeneurs futurs qui ne voudraient pas jouer leur sécurité à se suspendre dans le vide ? Je m'en approche. Il s'avère que c'est ici que se trouve la petite statue taillée dans la roche de Saint Pierre. J'aurais cru qu'elle serait à la croix inaccessible, j'ai de la chance finalement. Elle n'est haute du tout. Mais qu'importe, elle atteste de ma visite aux portes du Ciel. Elle est le moyen d'adresser ses salutations respectueuses à celui qui garde les clés du royaume éternel. La métaphore du Paradis prend tout son sens : le San Petrone à son sommet semble être à la croisée de tous les mondes : le ciel infini dessus, la terre vivante de verdure en dessous ; les hauts territoires montagnard à l'ouest et la plaine à l'est ; la spiritualité de l'ascension solitaire et l'effort physique nécessaire. Au-delà de la simple obsession pour un endroit à visiter, le sommet acquiert enfin toute sa symbolique. Un accomplissement personnel, un besoin de réitérer les balades solitaires, après une série d'excursions accompagné. Je retrouve mes sensations du sommet du Monte Stellu, mais encore exacerbées. Peut-être est-ce du au fait que je me suis affûté comme marcheur, que je dépasse la simple quête de l'exploit physique quand je pars dorénavant.

La vue panoramique est incroyable. La table d'orientation m'indique des crêtes connues : Le Monte Astu que je compte aussi explorer bientôt, le Monte Stellu, toujours lui, plus loin vers le cap, ce qui signe bien que l'atmosphère est d'une limpidité incroyable, le San Anghjulu en contrebas. Il doit certainement y avoir aussi le Mont Olmelli que j'ai visité peu de temps avant, mais j'aurais plus de mal à l'individualiser. Sans compter les hauts sommets de l'intérieur qui me sont toujours inconnus. Tout vient à point à qui sait attendre, pas de précipitation. Je fais plusieurs fois le tour et observe les environs tant ce que je vois est magnifique. Les détails sont nombreux, et rien qu'essayer de tous les saisir justifie ces nombreux tours sur moi-même. Et qui plus est, je n'ai pas envie de redescendre de suite. Je suis bien en haut. Ceci confirme bien mon affection particulière pour les sommets. J'aime toujours à y passer un peu de temps. Ou plutôt à y figer le temps qui passe. Loin de tout, ceci s'avère apparemment aisé. Et tellement délectable. Ce silence. Cette état contemplatif des sens saturés par les stimuli de la nature préservée. J'aimerai fixer à jamais cet instant, mais j'ai conscience que je dois accepter de quitter ce paradis terrestre. A trop abuser des choses, on finit par les gâcher. La raison l'emporte. Je me décide à redescendre. A contre cœur.

Si la montée a été rude, la descente l'est d'autant plus qu'il faut éviter de glisser et de dévaler les pentes, rapidement certes, mais dans quel état au final. Les bâtons de marche prennent alors toute leur utilité. Je deviens un quadrupède pour me stabiliser comme il se doit. Je me ferais presque penser à un insecte aussi, à envoyer ainsi mes nouveau membres de métal se fixer transitoirement dans le sol pour me servir d'appui. Je retrouve ainsi une certaine aisance. Même encore plus qu'au début, où je devais me hisser à la force de mes bras. Dorénavant, c'est plus proche de la danse d'une certaine façon : je pivote, virevolte et me réceptionne. De coup de bâton en coup de bâton, mon ballet forestier m'emporte légèrement. L'allégresse d'avoir ainsi pu accéder aux merveilles du faîte de la région doit participer à ce mouvement. En tout cas, malgré la nécessaire attention pour éviter les chutes et autres glissades impromptues, la descente est belle et bien amorcée.

J'atteins bientôt l'orée des bois. Je pourrais encore couper à travers champs pour rejoindre le reste du sentier, mais cette fois je veux suivre l'accès conventionnel. Ne serait-ce que par curiosité. Bientôt me voilà donc au croisement où l'on peu choisir de rentrer à Campodonico, ou bien aller au col de Prato en retournant au cœur de la forêt. Le soleil brille encore, mais la température est plus douce. Le pari est remporté, plus besoin de dresser des obstacles pour éprouver ma détermination. Le challenger a triomphé de l'adversité, pas besoin d'être mauvais perdant. Si tant est que l'on puisse considérer cela comme une victoire : si c'en est bien une, c'est sur moi-même en fait. Ne pas céder à la paresse qui vous incite à rebrousser chemin à chaque épreuve ; ne pas se laisser aller à l'orgueil qui vous fera immanquablement vous fourvoyer à trop présumer de vos forces ; ne pas écouter l'instinct de luxure et de gourmandise qui en enivrant vos sens vous laissent succomber aux chant des sirènes de prolonger indéfiniment la route pour toujours en avoir plus ; au contraire, ne pas être avare dans l'effort, ne pas vouloir de trop économiser de la route et ainsi perdre de ces visions qui vous resteront à jamais ; surmonter la colère des maigres déconvenues qui peuvent se présenter pour toujours avancer ; enfin, faire fi de l'envie, qui a trop vouloir plagier ce qu'autrui fait enlève cette spontanéité qui rend le circuit unique et personnel. J'avais échoué dans ces épreuves pour le Monte Stellu. J'ai appris de mes erreurs et je pense pouvoir dire que je les ai surmonter en arrivant à me tempérer en ce jour. A vouloir forcer de trop les choses, j'ai reçu un nouvel avertissement avec la nuée qui m'a signifié allégoriquement mon nouvel aveuglement. Là j'ai enfin compris. Je me sens mieux. Presque grandi par l'épreuve. Mais surtout je respecte encore plus cette montagne que j'ai si longtemps convoité.


C'est sur ces bonnes paroles que j'arrêterai ce nouveau récit. A quoi bon continuer encore des pages et des pages pour vous décrire la quiétude de ce doux retour au milieu des cette luminosité calme du début de soirée, de cette chaleur désormais supportable, tempérée par cette bise légère, avec ces parfums de maquis qui vous enveloppent ? Je n'aurais que l'impression de me répéter comme à chaque fois, tout en gâchant la beauté de le description qui a précédé. Merci ma belle d'avoir accepté mon invitation cette fois...
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